Simone Séguela Saulais infos

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Multicolore
Paysage hivernal
Rêverie

Simone Séguela Saulais

 

 

 

 

 

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LE SEUIL

Dés l’arrivée des hirondelles, le vieil homme laissait la porte de sa maison ouverte et s’installait alors sur l’unique marche du seuil.

Tel un bonze recueilli, le regard perdu sur la vallée qui s’étirait paresseusement jusqu’au-delà de la rivière, il rêvait des heures entières.

Il en avait vu passer de toutes les couleurs ce seuil ; évènements heureux ou moins heureux depuis le jour que le vieil homme l’avait franchi avec sa jeune femme. A la suite de quoi, ce furent ses deux enfants qui, après s’y être traînés à quatre pattes, l’avaient sur deux pieds bien plantés passé sans retour depuis qu’ils habitaient au loin la grande ville.

Un jour, bien trop triste, ce fut à son tour sa femme qui, à la suite d’une courte maladie, abandonnait ce seuil, allongée dans un cercueil sur lequel, le vieil homme avait déposé quelques marguerites cueillies dans la prairie. Combien de fois dans leur jeunesse, ils avaient ensemble effeuillé jusqu’à la passion ces marguerites !

Le vieil homme aimait néanmoins ce seuil qu’il comparait aux lèvres chaleureuses d’une femme, béante l’été aux fragrances légères et sucrées de ses pommiers, et l’hiver aux fumets de la soupe mitonnant dans l’âtre. Ce seuil lui donnait à la fois un sentiment de liberté et d’enfermement. Une impression parfois aussi de vie et de mort. Surtout depuis que ses forces ne l’autorisaient plus à assumer son travail de saisonnier qui lui avait permis ˆ bien péniblement il est vrai ˆ d’élever sa petite nichée. Même d’acquérir presque pour rien un petit verger. C’était avec sa maison ses seuls biens ; Presque une fortune.

Mais un matin pas comme les autres, réveillé par l’aube, le vieil homme se leva, s’habilla, prit sa besace, et, sans un regard sur sa maison, franchit le seuil en claquant la porte dans son dos. A tout jamais.

Le vieil homme franchit la rivière, s’y mira un instant, et, laissant dans la vase sa dernière image, y jeta ses clefs.

Fatigué, démoralisé, perdu dans les brumes de l’indifférence de ses enfants et du monde, il erra, l’âme enroulée à sa solitude comme un cocon desséché. Un cocon dans lequel ses forces et ses espérances s’étaient tout doucement affaiblies et finalement figées. Si bien qu’à travers la grisaille matinale, sa maison, là-haut sur le coteau, ne lui parut plus qu’un misérable décor, et le monde au loin qu’une sono mal réglée.

Machinalement, il se retrouva comme le premier homme de la Bible au pied de son plus vieux pommier. Ah, combien à la sueur de son front, il en avait croqué de ces pommes ! Des vertes et des pas mûres.

Mastiquant une dernière grimace, il déroula de sa besace une longue corde. Puis, suivi de cet insolite serpent de chanvre, il cala son pied sur un moignon du tronc, pour appui afin d’atteindre plus haut une branche maîtresse. Le vieil homme enroula l’un des bouts de sa corde à cette ramure salvatrice, tandis que l’autre bout, comme pour lui faire comprendre quelque chose, traînait encore à terre. Une chose qu’inconsciemment il comprit et le détourna de sa funeste et définitive résolution. Son regard tomba alors sur sa maison, là-haut sur le coteau et désormais lèvres closes. C’est vrai qu’elle ressemblait avec ses deux petites fenêtres encadrant la porte, et son épaisse crinière de lierre qui la coiffait, au visage d’une femme. Il lui sembla même reconnaître son épouse qui, postée là-haut, lui faisait les gros yeux.

Instinctivement, le vieil homme tira à lui le bout de sa corde qui se perdait encore dans l’herbe, l’enroula et fit une boucle à un mètre environ de la première, comme s’il offrait un collier de chanvre à son pommier… ou peut-être au souvenir de son épouse.

Il venait inconsciemment d’installer une balançoire sur laquelle, oubliant ses fatales intentions, s’y installa. Et machinalement, à la manière d’un pendule, il se laissa osciller sur il ne savait plus trop quoi.

Seuil…seul.. seuil…seul…

Pendu…pendule…pendu…pendule…