Simone Séguela Saulais infos

Étoile des neiges
Le mot magique
Le seuil
Les mots
Ma foi sans loi
Multicolore
Paysage hivernal
Rêverie

Simone Séguela Saulais

 

 

 

 

 

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MULTICOLORE

Les insomnies de Wassily ne sont que tourments et déferlements d’images aux couleurs multicolores, dont les outrances stigmatisent sa dernière toile. Une toile vierge qui depuis des nuits languit sur son chevalet et autour de laquelle Wassily, en mal d’inspiration, tourne et retourne sans fin, la lumière aride à l’oeil et en lui le feu mourant.

Néanmoins, Wassily la sollicite, l’excite et la provoque. D’une main attentive et discrète en caresse la douceur grainée. Il la respire, hume son arôme de colles et de médiums. Essaie d’en capter les ondes révélatrices et le souffle de l’extase. De rares moments qui animent alors un étrange paysage qui sur sa toile lâche ses clairs et ses obscurs, et pour son émerveillement, toutes ses humeurs versicolores. L’atelier de Wassily en est tout illuminé. Presque irréel.

Il rêve bien sûr.

Et dans ses rêves, ce paysage, un paysage érubescent, toujours le même, éveille ses musiques intérieures et ensanglante sa toile. Wassily pénètre alors dans cette harmonie flamboyante. Il ose un pied, puis deux dans l’herbe fraîche, en froisse les émeraudes, les bronzes et les céladon. De longues bouffées capiteuses volent jusqu’à lui et pianotent ses narines. Wassily reconnaît les bonnes saveurs de ses terre de Sienne, terre d’ombre, terre de Mars ou de Sinople, dont les pigments et les grains, sous ses pinceaux mûrissent comme des fruits, tandis que des brumes bleutées, outremer ou cobalt, s’envolent des ombres pensives. Wassily avance doucement à l’intérieur de sa composition, qu’une rivière endormie dans son bain empourpré de garances et de vermillons, traverse de part en part.

Une rivière paisible comme un silence gorgé de sang, au-delà de laquelle, sous un ciel étincelant d’ocres safranés, émaillés de rouge cinabre, coquelicot ou cerise, jaillit de la nuit, dans un débordement de couleurs, un village baigné d’orient. Un village dans la rutilance intime d’une débauche de toits coiffant des maisonnettes fermées sous leurs murs citron ou topaze. Tout un arpège flavescent qui chauffe les lumières et se brise au pied de deux mamelons mélancoliques qui saisissent l’air et l’espace de leurs rotondités amollies. L’un cependant brise l’aube, alors que l’autre, de sa crête amarante, pareille à deux lèvres incarnadines, semble embrasser le soleil en visite.

Wassily, bouleversé, respire ce paysage, le goûte à petites gorgées émotives, et, après en avoir saisi toutes les musiques et les timbres, les accords et les cadences, il en éteint l’incandescence, le dévêt de sa parure multicolore. Son rêve enfin referme ses ailes et s’évanouit dans le jour qui naît. Et, tandis que la pendule psalmodie mâtines, Wassily, comme jaillit d’un enchantement, émerge de sa nuit.

Se souviendra-t-il de la somptuosité de ce paysage multicolore ? De la majesté de son incomparable harmonie ?

Oui, car désormais, il le porte en lui comme un enfant sur le point de naître.

D’après un paysage imaginaire de W. Kandinsky